Ecrit par l’auteure syrienne Samar Yazbek. Publié aux éditions STOCK le 09 mars 2016.

Je remercie chaleureusement les éditions Stock pour m’avoir permis de lire ce témoignage poignant et terrible

Résumé

« Figure de l’opposition au régime de Bachar al-Assad, Samar Yazbek est contrainte de quitter son pays tant aimé en juin 2011. Depuis son exil, elle ressent l’urgence de témoigner. Au mépris du danger, elle retourne clandestinement dans son pays, en s’infiltrant par une brèche dans la frontière turque. Trois voyages en enfer dans la région d’Idlib où elle vit de l’intérieur l’horreur de la guerre civile, aux côtés des activistes. Des premières manifestations pacifiques pour la démocratie, à la formation de l’Armée Syrienne Libre, jusqu’à l’émergence de l’État islamique, Samar Yazbek livre un témoignage courageux sur le quotidien des combattants, des enfants, des hommes et des femmes ordinaires qui luttent pour survivre. Elle dit l’odeur de la terre après l’explosion d’une bombe, l’effroi dans le regard des mères, les corps mutilés ; elle dit l’une des plus grandes tragédies du xxie siècle. »

L’avis de Caïtelhor

Figure de l’opposition à Bachar Al- Assad, l’auteure est une exilée syrienne depuis 2011. Il faut savoir d’elle qu’elle est alaouite, une branche minoritaire du chiisme dont est issu le clan Al- Assad. Comme elle le dit : « Je ne suis pas alaouite, et vous n’êtes pas sunnite. Je suis syrienne et vous êtes syriens »

Elle se réfugiera en France avec sa fille bien qu’elle soit une  journaliste et écrivaine reconnue. Elle retournera clandestinement trois fois en Syrie par un passage à la frontière turque. Elle éprouve le besoin impératif d’y retourner, de retrouver son peuple, son pays ; mais surtout un besoin vital de témoigner sur la souffrance qui étouffe ce pays en guerre. Elle sera accueillie dans une famille dont on finit par s’attacher, l’auteure elle-même va tisser un tendre lien avec la petite Alaa, 7ans.

Samar, en arabe, ce sont les histoires qu’on se raconte à la nuit tombée, juste avant d’aller dormir. Voilà ce que reproduit Alaa, la petite shérazade, avec Samar. Elle va lui raconter, chaque soir, avec moultes détails : la mort. La mort des voisins proches. La disparition de jeunes femmes et jeunes hommes dans la ville, comme volatilisés. La mort en direct comme histoires à endormir les enfants, choquant non ?

Samar va raconter la révolution, la montée du djihadisme. Elle va croiser au cours de ses trois voyages le destin de femmes, d’enfants, de rebelles, de civils et même des djihadistes. Chacun a son histoire, son destin fait seulement de larmes, de cendres et d’horreur. Et malgré tout, c’est avec le même déchirement qu’elle quitte à chaque fois sa patrie et ses amis avec l’impression de les abandonner alors qu’eux veulent qu’elle parte pour témoigner, qu’elle reste le fil ténu de leur pauvre vie. Elle sera tour à tour, militante à côté des femmes, infirmière et même institutrice mais comme lui dira une femme : « Ma petite, qu’est ce que vous croyez ? Vous voulez éduquer les enfants et soulager leurs problèmes ? Ils veulent manger avant tout ! »

Le soir où j’ai achevé la lecture de ce livre, les informations annonçaient le bombardement du plus grand hôpital d’Alep : « L’hôpital M10, le plus grand d’Alep Est a été détruit et n’est plus en service de manière permanente ». Les images défilent et j’ai la sensation d’avoir déjà vu ces scènes de destruction massive, de blessés, de morts, de désolation. Oui, voilà ce que Samar Yazbek écrit ou plutôt décrit pendant 286 pages terribles. Chacun de ses mots tombent comme un couperet.  La peur, très souvent, l’a cloué sur place. L’impuissance et la résignation devant l’indescriptible. Mais elle veut témoigner pour qu’on sache ce que subit le peuple syrien, elle dira : « aussi sûrement que le jour succédait à la nuit les gens grandissaient, enfantaient, et mourraient  sans faire de bruit. Une vie à toute vitesse. » L’écriture de ce roman vous laisse anéanti, à chaque page son horreur, sa violence, sa vérité.  Samar ponctue les pages les unes après les autres par des mots qu’on n’est pas prêt d’oublier. La mort, le sang, les explosions, les corps décapités ou démembrés, les hurlements de peur et de douleur. C’est un livre qui pleure. Les hommes partent combattre telles les chèvres de Mr Seguin courageuses et téméraires. Mais elles tombent sous le joug de l’adversaire à chaque fois, eux aussi. La mort toujours là, que Samar décrit ainsi :

« Dans les secondes qui précèdent la mort, le corps est réduit à des millions de capteurs qui cherchent, désespérés, à toucher quelque chose, son seul but est de s’accrocher à tout ce qui prouve qu’il est encore vivant. C’est une pulsion instinctive, animale et délirante, une manière violente de résister au danger de l’anéantissement.» Comme nos petites chèvres. Tel est le sort malheureux du peuple syrien.

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Samar Yazbek