Nov 242018
 

Roman de l’autrice saoudienne Rana Ahmad. Publié le 10 octobre 2018 aux éditions Globe.

« Dès que les peuples se sont avisés de faire parler Dieu, chacun l’a fait parler à sa mode et lui a fait dire ce qu’il a voulu. » Jean-Jacques ROUSSEAU


Résumé

« Rana, dix ans, fonce sur son vélo flambant neuf. Heureuse, insouciante, choyée par son père, un vent de liberté lui caresse le visage. Quinze jours plus tard, c’est terminé. Son vélo est donné à l’un de ses oncles. Encore quelques mois et elle devra, pour être une bonne musulmane aimée d’Allah, porter l’abaya noire sur son corps, le niqab sur son visage et le tarha sur sa tête et ses épaules. Ensuite, ses parents lui trouveront un mari et elle sera condamnée à ne plus rien faire que la cuisine, le ménage et ses cinq prières par jour. C’est la loi. Il ne reste à Rana que ses yeux pour pleurer et contempler son monde : L’Arabie saoudite des années 2000. Mais sur ce monde, elle porte un regard impitoyable. La frustration sexuelle fabrique des obsédés et des hypocrites. L’obsession et l’hypocrisie transforment les hommes en ennemis de leurs propres sœurs, filles ou épouses. Les agressions et les violences quotidiennes donnent aux femmes l’envie de fuir. Très peu réalisent ce rêve fou. Rana sera l’une d’elles. Elle n’a jamais oublié le vent de liberté de ses dix ans, elle est prête à tout pour le retrouver et en jouir, et , cette fois, en adulte.. »


L’avis de Caïtelhor

Ce récit est une belle découverte. Lorsque j’ai reçu le roman, la couverture m’a plu. J’ai immédiatement pensé au vélo vert de Wadjda, un livre jeunesse de Haifaa al Mansour porté à l’écran qui nous livre un sacré message d’optimisme et de résistance. Alors à nouveau je « m’évade », c’est très paradoxal n’est-ce pas, vers l’Arabie Saoudite avec Rana Ahmad.

Il est vrai que j’ai eu un peu peur des trois cents pages écrites en petits caractères (!) peur d’être dans un schéma de déjà vu, déjà lu. Mais cette femme (enfin je suppose qu’il s’agit d’une femme vu l’abaya qui la couvre entièrement) qui pédale sur son vélo rouge semble m’interpeller, me dire :

« Allez viens, j’t’emmène au vent… »

La lecture du prologue a fini de me convaincre. L’histoire m’accroche, je vais découvrir qui est Rana, sa jeunesse, sa vie de femme, sa fuite et sa nouvelle vie. Je ne m’attends pas à de grandes révélations, car de tels sujets sont souvent évoqués, mais c’est une autre facette de la personnalité de cette jeune femme qui va retenir toute mon attention et qui va me conforter encore un peu plus dans mon choix de lecture.

La plume de l’autrice est agréable et plaisante à lire. Je ne me suis pas ennuyée une minute. Rana est une jeune fille de 14 ans à qui on va couper les ailes d’un coup. D’un jour à l’autre, on lui confisque son vélo. Le motif ? Elle n’est plus une enfant. C’est Haram. Mais avec son vélo c’est de sa liberté qu’on la prive, de ses cheveux qui volent au vent et elle ne comprend pas. Elle ne l’acceptera pas, jamais. Ce qui l’attend à présent lui fait peur, elle va devoir se voiler de la tête aux pieds, ne pourra plus sortir seule jusqu’à son mariage.

À 19 ans c’est chose faite. Elle se marie, mais la situation se dégrade très vite, elle divorce et retourne vivre dans sa famille où elle n’est plus la bienvenue. Sa mère et son frère ne la supportent plus, seul son père lui sera fidèle et restera son allié jusqu’au bout de sa quête de liberté. On découvre une Rana battante qui s’accroche, qui travaille et qui s’amuse aussi enfin sans franchir certaines limites (voire aucune !), car la police religieuse surveille, sévit « haram » « haram »… Défendu… Haram égal femme, et encore, juste pour la rime, car c’est « quoi » une femme en Arabie Saoudite ?? RIEN.

Mais nous sommes au vingt-et-unième siècle et des portails s’ouvrent. Rana via les réseaux sociaux va découvrir une communauté, les ex-musulmans ayant renié leur foi. L’oppression religieuse est tellement présente et répressive que progressivement Rana remet en cause l’existence de Dieu jusqu’à la découverte de ce mot « Athée ». Merci Google Translate, grâce à qui le mot « athée » n’aura plus de secret pour elle et va devenir le moteur de sa nouvelle vie. Rana devient athée en secret, elle sait qu’elle peut être condamnée à mort pour apostasie. Elle lit « l’origine des espèces » de Darwin, « ainsi parlait Zarathoustra » de Nietzche. Elle s’imprègne de tous les écrits qui vont lui donner les clés de son nouveau statut.

Le récit prend une autre dimension pour moi à partir de cette confession et me fait énormément réfléchir. Je suis férue de littérature arabe sous toutes ses formes, c’est la première fois que je suis confrontée à une telle révélation. Il n’y a aucun jugement de ma part évidemment, mais je suis atterrée. La réalité s’écrit sous mes yeux, aujourd’hui des femmes et des hommes sont obligés(es) de renier leurs origines, leur religion pour tout simplement vivre « normalement ». Devenir « athée » pour vivre…

« Si l’on considère le mouvement au cours duquel je me suis détournée de la foi comme la traversée d’un océan à la nage, d’une rive à l’autre, d’une vie de croyante à une vie d’athée, alors je suis déjà en haute mer. Je ne peux plus voir le rivage que j’ai abandonné (— ). J’ai peur de la mort, je crains de me perdre (— ). Je veux atteindre l’autre rive. »

À partir de l’acceptation de cette « nouvelle » Rana, elle va préparer sa fuite grâce à la solidarité organisée sur les réseaux sociaux et à l’association « Athéist Republic ». Mais c’est seule qu’elle prendra l’avion avec pour unique bagage son portable. Son but est d’aller en Allemagne, le pays de sa prochaine liberté. Elle n’est pas au bout de ses périples, mais fidèle à elle-même et à ses principes elle ne lâchera rien, car elle n’a jamais oublié le vent de liberté de ses dix ans. La deuxième partie de son histoire est tout aussi attachante, mais je laisse le plaisir aux lecteurs de la découvrir. Rien ni personne ne pourra l’arrêter, elle a gagné. Bien sûr elle sait qu’en gagnant cette bataille elle a perdu des êtres chers qu’elle est condamnée à rayer de sa vie, mais ce coup de fil… La voix de son père qui l’aime et qui lui pardonne… On ne peut que te souhaiter le meilleur Rana. Merci pour ce témoignage sincère et poignant.

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