Ecrit par l’auteur turque Hakan Günday. Publié aux éditions Le Livre de Poche le 08 mars 2017.

Merci à Hakan Günday et aux éditions Le Livre de Poche pour le partage de ce livre. Ce roman est d’abord paru aux éditions Galaade, petite maison d’édition qui publie de Turquie, d’Israël et d’Europe de l’est pour le partage de ce livre. Je connais la plume de l’auteur pour avoir lu « D’un extrême a l’autre », une intrigue que j’avais trouvé « méchamment littéraire »…


Résumé

« « Les clandestins montaient dans la caisse du camion et, après un voyage de deux cents kilomètres, ils montaient à bord des bateaux et se perdaient dans la nuit… » Gazâ vit sur les bords de la mer Egée. Il a 9 ans quand, à peine sorti de l’école, il devient passeur de clandestins. Il travaille avec son père Ahad, ainsi que les frères Harmin et Dordor, commandants des bateaux qui emmènent les migrants en Grèce. Pendant des années, Gazâ et Ahad entreposent dans un dépôt cette marchandise humaine, ces individus qui viennent de parcourir plusieurs milliers de kilomètres. Jusqu’au jour où Gazâ cause la mort d’un jeune Afghan du nom de Cuma, le seul être humain qui ait fait preuve d’un peu d’humanité envers lui. Dès lors, dans ce monde violent et désabusé, Gâza ne cesse de penser à Cuma et conserve précieusement la grenouille en papier qu’il lui avait donnée – ce qui n’empêche pas Gazâ de transformer le dépôt en terrain d’observation des dynamiques de domination et de devenir le tortionnaire des clandestins qui ont le malheur de tomber entre ses mains. Cependant, un soir, tout bascule et c’est désormais à lui de trouver comment survivre… »


L’avis de Caïtelhor

Hakan Günday est plutôt considéré comme l’enfant terrible de la littérature futuriste turque, il est né a Rhodes et vit a Istanbul. Il a reçu le prix « Médicis » en novembre 2015 pour son roman « Encore », j’avais donc très envie de le découvrir.

Gazâ, en turc, signifie « guerre ». Gazâ est le narrateur de ce roman cruel, c’est un enfant de 9 ans. Il est le fils d’Adah, passeur de clandestins entre la Turquie et la Grèce. Adah va initier son fils dès son plus jeune age et le guider dans ses pas. Le dépôt est le lieu ou la marchandise humaine est stockée. C’est dans cet espace que Gazâ va exercer son pouvoir. Il va mater, torturer des hommes (il en tuera deux), violer des femmes. Il est narrateur de son histoire et de son destin d’enfant monstre.

Je découvre ce roman qui est partagé en quatre parties. Chacune correspondant  a un mode de peinture de la renaissance, « Sfumato » « Cangiante » « Chiaroscuro » et « Unione ». Je ne connaissais absolument pas ces signatures artistiques, alors je me suis dis qu’après quelques recherches (merci google !), et la lecture du livre  j’allais surement faire la corrélation entre la peinture et cette lecture.

Encore un fois, je suis bluffée. C’est un livre choc, dérangeant. C’est «l’immersion dans le monde des clandestins», sujet d’actualité, brûlant et tellement réaliste. L’idée de ce roman est venue a l’auteur par un fait divers relatant l’arrestation d’une bande de malfrats qui fabriquaient  de faux gilets de sauvetage bourrés de sciure de bois et ne flottant pas, destinés a être vendus aux familles de clandestins…Gazâ, l’enfant monstre de 9 ans, au fil des ans, va créer dans le hangar (l’étape avant la traversée de la frontière) un jeu grandeur nature, avec ses propres codes (digne des jeux électroniques) ou il sera seul maître a bord . La règle du jeu : faire le plus de mal possible aux femmes et aux hommes qui s’y entassent. Mais il n’avait pas prévu que Cuma, l’homme qu’il laissera mourir asphyxié (par mégarde !), deviendra sa conscience et son chemin de croix, tout au long de sa triste vie.

C’est un roman coup de poing, la plume de l’auteur a trempé dans toute la noirceur de la terre. On n’en sort pas indemne. J’ai eu du mal a dissocier la lecture d’un simple livre a la lecture d’un fait d’actualité ou d’une émission telle que « enquête exclusive ». Plume incisive et cruelle, histoire parfois a la limite du supportable, pour adultes sans aucun doute…mais quelle beauté dans la syntaxe ! C’est une explosion de métaphores savamment dosées, de citations (très noires vu le contexte), de poètes chers a mon cœur comme Baudelaire « Ne cherchez plus mon cœur, les bêtes l’ont mangé » et Gazâ de penser a cet instant « J’étais désormais l’une de ces bêtes ».

Je retrouve ce que j’aime tout particulièrement dans la littérature étrangère. Je ressens dans ce roman malgré la dureté du sujet : l’amour des lettres et des mots, l’amour de la poésie. L’auteur passe de Verlaine à Rimbaud et son « Bateau ivre », revisite la « Dernière Cène du Christ » et nous entraîne par une nouvelle métaphore morbide dans le phare du bout de monde de Jules Verne.

J’avance dans le roman, j’essaie même d’avoir de la compassion pour Gazâ car il est tout aussi prisonnier que les clandestins qu’il martyrise. Il est prisonnier de sa vie a jamais. Il lui reste une quête : la vallée de« Bâmiyân », celle dessinée par Cuma, la vallée ou il a vécu.

« J’avais trouve le lieu que je cherchais. Le dessin de Cuma s’étalait sous mes yeux. »

C’est a ce moment que j’ai réussi a donner un sens a la nuance des peintures de la renaissance citées a chaque nouveau chapitre. Personnellement, elles m’inspirent la vie de Gazâ telle une boucle qui se referme, au dernier chapitre, sur son destin… De l’ombre il passe enfin a la lumière.

« La vie est partie intégrante de la mort Gazâ. Il parait que quand on a commencé quelque chose, on l’a a moitie terminée. C’est comme le fait de naître qui est la moitié de la mort. »

C’est une belle lecture qui ne laissera pas indifférent, j’ai une grosse pensée pour ce petit Aylan qui a lui seul représente le cauchemar de tous les clandestins et de tous les migrants.