Ecrit par l’auteure américaine Emma Cline. Paru aux Editions De la Table Ronde (Quai Voltaire) le 25 août 2016.

Je remercie chaleureusement les Editions De la Table Ronde pour cette merveilleuse lecture

Résumé

« Le Nord de la Californie, à l’époque tourmentée de la fin des années 1960. Evie Boyd a quatorze ans, elle vit seule avec sa mère, que son père vient de quitter. Fille unique et mal dans sa peau, elle n’a que Connie, son amie d’enfance. Mais les deux amies se disputent dès le début de l’été qui précède le départ en pension d’Evie. Un après-midi, elle aperçoit dans le parc où elle est venue traîner, un groupe de filles dont la liberté, les tenues débraillées et l’atmosphère d’abandon qui les entoure la fascinent. Très vite, Evie tombe sous la coupe de Suzanne, l’aînée de cette bande, et se laisse entraîner dans le cercle d’une secte et de son leader charismatique, Russell. Caché dans les collines, leur ranch est aussi étrange que délabré, mais aux yeux d’Evie, il est exotique, excitant, électrique, et elle veut à tout prix s’y faire accepter. Tandis qu’elle passe de moins en moins de temps chez sa mère, et tandis que son obsession pour Suzanne va grandissant, Evie ne s’aperçoit pas qu’elle s’approche à grands pas d’une violence impensable, et de ce moment dans la vie d’une adolescente où tout peut basculer. »

Mon avis

The Girls est un roman dont j’ai lu un article dans la revue Lire du mois de septembre. L’ombre de Charles Manson semblait hanter l’intrigue de ce récit et sa sortie concordait avec la sortie d’un autre roman : California Girls de Simon Liberati (17 août 2016), qui aborde clairement l’affaire Manson et notamment le meurtre de Sharon Tate. C’est une affaire sordide qui a fait beaucoup de vagues en 1969 et mis en lumière l’effet destructeur des sectes sur leurs adeptes.

The Girls retrace l’histoire de Evie Boyd, une jeune fille de quatorze ans qui vit avec sa mère dans un quartier aisé du Nord de la Californie.  Elle habite dans une belle demeure, ayant appartenu à sa grand-mère, une célèbre actrice. Hormis de son père qui s’est fait la belle avec son assistante, elle ne manque de rien. Pourtant, elle aspire à cette forme de souffrance qui marque les jeunes adolescentes en mal d’amour. Le sexe l’intrigue, les drogues aussi. Elle recherche l’attention des plus âgés, recherche le contact physique qui lui ferait prendre conscience de son existence. Elle vit sa vie comme une spectatrice, non comme l’actrice principale. Jusqu’au jour où son regard croise celui de Suzanne et de ses amies. Elles sont plus âgées, maigres avec le teint fade et absent des jeunes drogués. Leurs vêtements font outrage à la belle société, ils sont sales, dépareillés et dévoilent leur poitrine, leurs cuisses et leur ventre. Elles inspirent la frivolité et les regards, malgré le mécontentement des habitants, sont rivés sur elles, elles suscitent haine et admiration.

Evie va tout faire pour se faire remarquer, pour attirer l’intention et la bienveillance de Suzanne. Elle incorporera cette famille d’esseulés. Ils vivent dans un ranch à l’abandon à l’écart de la ville. Des filles, principalement. Vouant un amour profond pour Russel, un homme plus âgé qui leur a montré ce qu’était l’amour, comme un don de soi, à offrir avec gratitude sans aucune forme d’égoïsme.

Dans ce roman il est bien sur question de sexe. Les filles s’offrent tour à tour à Russel, des enfants gambadent ainsi dans le ranch. Ils survivent grâce aux  « recrues » des Girls, des jeunes personnes venant de milieux aisés comme Evie et qui pourront leur obtenir de l’argent ou grâce à de rares amis riches de Russel, dont une célébrité qui lui fait miroiter la sortie imminente d’un album avec son label. Sauf que Russel, n’est pas un chanteur si doué que ça… Cet espoir déçu sera à l’origine du sordide drame final, lorsque Russel sera définitivement évincé du monde musical.

Ce roman évoque sans détour les illusions et désillusions de la jeunesse américaine en 1969. Année qui rappelle sans nul doute l’affaire Manson. Des éléments véritables sont exploités dans ce roman : le ranch, la passion pour la musique de Russel, la décadence des filles, les enfants car Manson souhaitait une immense Famille et bien sur le drame final…

J’ai beaucoup aimé la plume de l’auteure, cette façon juste qu’elle a de s’approprier une histoire vraie et de l’exploiter de manière si personnelle. Le fait de s’inspirer du drame sans utiliser les vrais noms et en détournant un peu l’épisode final, nous amène à réfléchir sur le monde des sectes. Oui, cela s’est passé en 1969, mais aujourd’hui encore, de telles horreurs pourraient arriver. Russel ou Charles quelle importance ? Suzanne ou Sadie (l’une des figures majeures de l’affaire Manson) quelle importance ? Le lecteur échoue sur le paroxysme de l’horreur à la fin, car il ne peut y avoir d’issues heureuse lorsque l’on mène ce genre de vie. On revisite l’affaire Manson du point de vue encore enfantin de Evie et on comprend pourquoi la Famille Manson, tout comme celle de Russel, attise la curiosité. On comprend pourquoi Evie a voulu les rejoindre, malgré les orgies et la saleté alors qu’elle ne manquait de rien.

Fin des années soixante, les hippies fascinaient. Leur mode de vie sans barrières, l’amour au centre de tout. Ce sont sur ces valeurs que le gourou Russel se repose et on en vient à envier ces filles et leur liberté sexuelle.

Autre fait intéressant dans ce roman, l’histoire nous est contée par Evie alors qu’elle est adulte. En rencontrant de jeunes adolescents semblables à ce qu’elle était, les souvenirs remontent et elle leur raconte sa triste expérience. Elle n’a jamais accepté cette période de sa propre histoire mais ne la regrette pas non plus. Son amour et sa dévotion pour Suzanne ont ancré dans son cœur quelque chose dont elle ne peut se défaire.

C’est vraiment un roman qui fait réfléchir et peut-être même, qui fera ressortir chez certains lecteurs des fantasmes inavoués. Cependant, la fin reste aussi tragique que dans la véritable affaire. C’est sordide. La facette malsaine de ce roman ressort comme un feu d’artifice dans les dernières pages.  Ce récit m’a happé du début à la fin car, par le regard d’Evie, on découvre un monde qui nous ai complètement inconnu, on redécouvre une facette des sixties en Amérique. Je le recommande vraiment à tous les lecteurs, c’est un beau coup de cœur pour moi !

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Emma Cline