Ecrit par l’auteur américain Jon Krakauer, auteur notamment de « Into The Wild ». Publié aux éditions Presses de la Cité le 20 octobre 2016.

Un immense merci à Presses de la Cité pour cette lecture

Résumé

« Missoula, Montana, est une ville universitaire typique si l’on se fie aux apparences : un campus animé, des parcs bucoliques, une rivière qui traverse la ville, et, cerise sur le gâteau, une équipe de football au palmarès si brillant que les joueurs sont portés au rang de demi-dieux.
Missoula, c’est aussi : 350 dépositions pour agressions sexuelles entre 2008 et 2012. Sur ces centaines de dépositions, quelques-unes seulement feront l’objet d’une enquête. Pour cela aussi, Missoula est une ville typique.
Lorsque, d’un côté, les agresseurs sont des héros aux yeux de la population et que, de l’autre, le système judiciaire minimise les accusations, le scandale est retentissant. La presse s’en empare. Il n’en fallait pas plus pour que Jon Krakauer décide de mener sa propre enquête.
À travers les drames personnels de cinq jeunes étudiantes, Allison, Kerry, Kelsey, Kaitlynn et Cecilia, Jon Krakauer dissèque ce qui relève de l’intime et fait l’inventaire de tout ce qui empêche aujourd’hui encore le viol d’être condamné unanimement. Pourquoi seulement 20% des victimes portent-elles plainte ? Peut-on dresser un portrait du violeur ? Comment la société et la justice réagissent-elles ? À qui fait-on porter la culpabilité ? Quelles sont les répercussions d’un tel traumatisme pour la victime ? »

Mon avis

Voilà un récit qui m’intéressait beaucoup car on en parle peu en France, le viol chez nous ne fait partie des faits d’actualité les plus évoqués, bien qu’à mon avis des plaintes soient déposées chaque jour. Aux Etats-Unis c’est un réel problème, un sujet tabou surtout ceux qui sont perpétrés au sein d’université de prestige. Car dans de nombreux cas, ce sont les athlètes qui font la renommée de l’université, qui sont soupçonnés.

Nous n’avons pas en France ce culte pour les équipes de football universitaires ou pour les pom-pom girls. Nous voyons ça d’un œil envieux mais lointain. En Amérique, des élèves doués en sport se voient octroyer des bourses pour pouvoir étudier dans les grandes universités. Le sport est ainsi primordial pour de nombreux jeunes gens, afin d’avoir accès à un parcours scolaire de renom. Malheureusement, ce n’est bien sur pas une généralité, mais de nombreux sportifs sont tellement adulés par la population locale qu’ils pensent être en droit de déraper au niveau de la loi. Comme nous le prouve ce reportage, ce sont souvent les victimes qui sont calomniées, tant l’adoration des joueurs est forte, tant ils font la fierté de leur université et de leur ville. C’est le cas à Missoula, une ville universitaire du Montana qui a subi entre 2009 et 2012 une forte augmentation de plaintes pour violences sexuelles. C’est sur ce sujet qu’à décidé d’enquêter Jon Krakauer, ayant constaté que des femmes de son propre entourage avaient subies ces violences au cours de leur adolescence. Nous parlons surtout ici de viols commis par des proches des victimes ou par une connaissance, un fait très compliqué à prouver.

montana

La première partie de ce livre aborde les cas de cinq jeunes femmes. Allison Huguet qui affirme avoir été violée par son ami d’enfance Beau Donaldson, alors membre éminent de l’équipe de foot des Grizzly. Kerry Barrett qui a subi une tentative de viol par Zeke Adams (faux nom). Kelsey Belnap qui affirme avoir subi un « viol en réunion par quatre membre de l’équipe des Grizzly. Kaitlynn Kelly qui affirme avoir été violée dans sa chambre universitaire par Calvin Smith (faux nom) et Cecila Washburn qui affirme avoir été violée par un ami, Jordan Johnson quatterback en vogue dans l’équipe des Grizzly.

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Allison Huguet

Kelsey Belnap

Kelsey Belnap

Ce sont des témoignages épuisants à lire. Nous avons les véritables plaintes qui ont été enregistrées ainsi que les détails qui vont avec. C’est horrible de constater toute cette douleur, on est en empathie constante avec ces jeunes filles qui voient leur vie brisée en l’espace de dix minutes. Leurs témoignages sont remis en cause car, dans la majorité des affaires, ces filles ont trop bu. Mais les hommes ont-ils le droit d’abuser d’elles car elles sont inconscientes ? Clairement, la réponse est non. Outre les détails des viols et leur circonstance, l’auteur insiste beaucoup sur les symptômes post-traumatiques liées aux agressions sexuelles : le stress, les crises d’angoisse, la perte de confiance en soi, le repli sur soi-même et la sensation de culpabilité de la victime. C’est d’autant plus effrayant de constater que les autorités ne sont pas sensibles à tout ça. Dans la ville de Missoula, très peu de plaintes sont prises au sérieux par « manque de preuves ». Ou tout simplement car la victime a très peu de chance de gagner au procès. Donc on les dissuade de traîner leurs ravisseurs en justice. C’est scandaleux.

« En réalité la victime n’a pas voix au chapitre dans le système pénal américain. C’est la police qui décide de la pertinence d’une arrestation et les procureurs qui choisissent ou non de réclamer une condamnation »

La deuxième partie du récit fait la lumière sur deux procès : celui de beau Donalson pour avoir violé Allison Huguet et celui de Jordan Johnson pour avoir violé Cécilia Washburn. Tous deux membres de l’équipe des Grizzly. Le premier sera condamné, le second relaxé. L’auteur nous expose les deux procès comme si nous y étions. Nous avons sous nos yeux le travail des avocats de la défense. Deux avocats ressortent de ces deux plaidoiries : David Paoli et Kirsten Pabst. Ils sont haïssables tant ils manquent d’empathie envers les victimes et leur famille.

Beau Donaldson

Beau Donaldson

Jordan Johnson et son avocat David Paoli

Jordan Johnson et son avocat David Paoli

Enfin, la troisième partie essentielle de ce récit, bien qu’abordée tout au long du livre, c’est la manière dont son traitées les plaintes pour viol. Elles ont été tellement nombreuses et tellement peu traitées à Missoula que le gouvernement a été obligé de s’y intéresser de plus près et de remettre en cause le travail des procureurs et sous-procureurs. Les victimes, dans la grande majorités, sont humiliées et rabaissées par les forces de l’ordre lorsqu’elles déposent plaintes. Elles continuent d’être humiliées lorsqu’elles accusent un sportif de renom de l’université. Le gouvernement souhaite instaurer une meilleure formation auprès des autorités pour abolir les idées reçues concernant les viols : non il ne s’agit pas d’un homme cagoulé qui opère par surprise dans l’obscurité. dans la majorité des cas, c’est un proche en qui la victime à confiance, qui passe à l’acte. Non les victimes n’ont pas souvent le réflexe de se débattre tant la peur les paralyse, tant elles pensent qu’elles vont mourir si elles crient ou essaient de fuir.

« Ces violeurs en série qui se cachent en plein jour parmi nous « entretiennent au sujet du viol une ribambelle d’idées fausses et de préjugés vieux comme le monde, déplore Lisak. […] Ces gens n’ont jamais tenté d’envisager ce que cela leur ferait, à eux, de se réveiller un jour en trouvant quelqu’un en train de les violer. Jamais ils ne se sont demandé : « Qu’est ce que je ressentirais si je m’endormais, qu’on me grimpait dessus et me pénétrait ? » Les violeurs ne se posent pas ces questions. Ils vivent dans un monde à part, un monde dans lequel, bien souvent, tout leur est dû. » »

Je recommande vivement ce récit aux personnes sensibles à ce sujet. Jon Krakauer nous dresse des profils de victimes et de coupables qui sont passionnants. Il veut abolir tous les clichés qui existent autour des viols et autour de la personnalité des violeurs. Car malheureusement, il n’y a pas de violeur type. C’est là le nœud de beaucoup de ces affaires. Si j’abaisse ma note d’un cœur, c’est pour la légère complexité des lois américaines qui sont souvent évoquées et auxquels je ne comprends pas tout.

« D’après l’enquête du DOJ, entre janvier 2008 et avril 2012, la police de Missoula a soumis au bureau du procureur 114 plaintes pour agressions sexuelles sur des femmes majeures ; 114 cas dans lesquels la police a mené une enquête, conclu que les plaintes étaient probablement fondées et que l’accusé méritait vraisemblablement d’être inculpé, et recommandé d’engager des poursuites. Pourtant, le bureau du procureur n’a donné suite que dans 14 cas, rejetant les autres affaires au motif qu’on manquait de preuves ou de certitudes. Tout cela, rappelons-le, sous la direction de Kirsten Pabst […] »

Kirsten Pabst et David Paoli

Kirsten Pabst et David Paoli

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Jon Krakauer

Jon Krakauer